Les valeurs ignaciennes dans nos collÈges
par le R.P. Michel Gilson s.j.
Parler aujourd’hui de « collège jésuite » à un moment où, en plusieurs lieux en Belgique, dans ces collèges, il n’y a plus ou quasi-plus de jésuites… Sans pour autant que l’appellation soit mensongère, car, sans doute plus que par le passé, il se trouve une « conspiration commune » de laïcs (directeurs, professeurs, éducateurs) qui s’efforcent de vivre et de faire vivre dans « l’esprit jésuite ».
Un établissement est dit « jésuite » si son Pouvoir Organisateur conclut avec la Compagnie de Jésus une convention qui fixe les droits et les devoirs des deux parties ; et particulièrement qui engage à s’inspirer de cette tradition pédagogique, adaptée bien sûr aux circonstances et à l’évolution de notre société.
Pour réaliser cela, la Compagnie met un service « intercollèges » à la disposition de ceux-ci : un délégué du Père Provincial, une inspection générale et un service d’évaluation commune (« l’intervision »), des lieux de rencontre et de formation pour les Pouvoir Organisateurs, les directeurs, les préfets, les animateurs pastoraux, les économes et les gestionnaires, les nouveaux professeurs…
La « pédagogie jésuite » comme un fil rouge qui traverse les changements dans la société et dans le monde de l’enseignement, qui permet de situer notre collège aujourd’hui,
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pourtant fort différent de celui de nos grands-pères (nos grands-mères, à l’époque, fréquentaient d’autres instituts… Erpent sera le premier collège jésuite à s’ouvrir à la mixité, en 1971).
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différent aussi de ce collège dont nous fêtons les 175 ans, ouvert à Namur à l’aube de la Belgique indépendante, dans les murs de l’abbaye de la Paix Notre-Dame… aujourd’hui quadrilatère des facultés universitaires.
- fort différent de ce premier collège jésuite à Namur, construit dans les rempart de la ville, il y aura bientôt 400 ans, en 1610, et dont nous admirons aujourd’hui les bâtiments, rue du collège, et l’église, dédiée hier à Saint Ignace, aujourd’hui à Saint Loup. (Les premiers collèges de la jeune Compagnie de Jésus s’ouvraient en Belgique, à Tournai et à Dinant en 1562 et 1563.)
Ces premiers collèges qui tous tiraient leur inspiration du premier « ratio studiorum », règlement des études de la Compagnie, rédigé en 1599, fruit de l’expérience menée dans les premiers collèges, déjà du vivant de Saint Ignace, et particulièrement l’expérience du collège de Messine, fondé en 1548 et considéré comme le prototype de tous les collèges jésuites à l’époque. Le Père Jéronimo NADAL est à l’origine, et du collège de Messine, et du ratio studiorum.
Aujourd’hui, la dernière version internationale de ce « ratio studiorum » est la publication en 1986 des « Caractéristiques de l’éducation jésuite », diffusées et traduites chez nous de tant et de tant de façons en « Approches concrètes », en « Pédagogie et spiritualité » jusqu’à une dernière plaquette « Collèges et instituts jésuites aujourd’hui », à l’usage des professeurs, publiées en 2002 et rédigée en équipe par l’Inspection Générale des Collèges, sous la responsabilité de Monsieur Philippe Laoureux, délégué du Père Provincial.
Pour les collèges jésuites, à travers les siècles et au-delà de toutes les différences, il s’agit toujours et d’abord, (comme pour Saint Ignace dans « Le récit du pèlerin » ou dans « Les exercices spirituels »), d’une EXPERIENCE A VIVRE et à faire vivre :Discerner le chemin de sa vie – Trouver sa place dans le monde – Aimer et servir.
La manière de vivre cette expérience doit bien sûr sans cesse être réinventée, dans la fidélité au passé et en connivence avec le temps présent, mais il s’agit toujours bien de cela : Discerner… Trouver sa place… Aimer et servir.
Plus concrètement, permettre au jeune, à chaque jeune (sans élitisme, mais en jetant à tous un défi d’excellence), permettre à chaque jeune de COMPRENDRE LE MONDE, tel qu’il est, -à travers un travail exigent, des enseignements de qualité, une formation à l’esprit critique… mais aussi une attention à chaque personne, particulièrement les plus fragiles.
Comprendre le monde pour permettre à chacun de développer « tout le possible en lui », lui faire faire cette découverte : « PLUS EST EN TOI ».
Et cela ne peut se faire que dans la confiance (cette confiance qui va à l’encontre de tant d’à-priori, de masques, de jugements, de méfiance de tous les jours). J’aime prendre comme texte d’évangile, lors de chaque célébration de rentrée, cette interpellation des disciples : « Seigneur, augmente en nous la foi, - la confiance… - Si vous en aviez comme un grain de moutarde, vous diriez à ce grand arbre que voilà : déracine-toi et plante-toi dans la mer. Et il le ferait ! » Et nous avons tous l’expérience, dans un ou l’autre domaine, que lorsqu’on nous fait confiance, lorsqu’on a vraiment confiance en soi, même ce qui paraît impossible, nous pouvons le faire…
Comprendre le monde, pour y vivre, pour en être partie prenante (je suis heureux de voir les engagements des aînés du collège : animation de mouvements de jeunesse, délégations diverses, parrainages des plus jeunes…).
S’engager dans le monde avec sur celui-ci un a-priori favorable, un optimisme fondamental. Faire faire cette autre découverte (et c’est le cœur même de l’évangile) : TOI AUSSI, tu vaux la peine, Toi aussi, même derrière tes larmes et à travers tout, TU PEUX ETRE HEUREUX.
Comprendre le monde et y discerner le meilleur, pour moi et pour l’autre… « Ce qui nous rend heureux » (et cela va souvent à contre-courant de tant de pseudo-valeurs que véhicule notre société : la performance qui isole et qui écrase, la rentabilité immédiate, la frime, l’argent…)
Mettre ma personne et mes compétences au service d’un monde que l’on veut plus juste et plus solidaire. Le Père Arrupe, ancien Supérieur Général des Jésuites, avait cette formulation très claire au Congrès des Anciens Elèves à Valence : Il s’agit pour vous de… « former des hommes et des femmes avec et pour les autres. »
Entrer dans ce projet, pour une direction de collège, pour des enseignants, des éducateurs, c’est aussi prendre conscience denotre responsabilité, celle de tout mettre en œuvre, chacun à notre place, pour apporter à nos élèves ce dont ils ont besoin pour se construire. Il ne s’agit pas de gavage, ou de bourrage de crâne, mais d’un projet de tous les instants, comme une toile impressionniste, faite de traits, de touches et de points, diversement colorés…
A travers tant et tant d’activités scolaires et parascolaires, spirituelles, festives ou solidaires, dans tout ce qui fait la vie de notre collège ; notre vœu et nos efforts, si souvent reconnus par nos anciens, d’un collège « où il fait bon vivre ».
Un projet où chacun a sa place, pédagogue et éducateur, où chacun a son rôle, qui peut parfois paraître ingrat (plusieurs travaillent aux semailles, d’autres récoltent, -parfois des années plus tard ! On est toujours surpris, en rencontrant d’anciens élèves, des souvenirs qu’ils gardent, de ce qui les a marqués, transformés parfois… et qui nous paraissaient alors bien accessoires…).
Un projet qui responsabilise, au-delà de notre enseignement. Saint Ignace allait jusqu’à placer l’exemple personnel du professeur bien au-dessus de l’enseignement même, comme un moyen apostolique de faire progresser les êtres dans les valeurs.
Un jésuite du 16è siècle disait : « Eduquer la jeunesse, c’est construire un monde nouveau. »
Une « mise au monde », tel est le vrai défi de nos collèges. C’est pour nous, ici et maintenant, aujourd’hui, que se vit l’Incarnation, non par un souvenir d’hier, mais comme une alliance d’aujourd’hui… « SI TU VEUX, si tu veux, c’est aujourd’hui et en toi qu’une espérance doit naître. »
« C’est là le sens de ta vie.
Et notre bonheur aussi. »

Michel GILSON sj
Erpent - 18 Novembre 2006 - 175e anniversaire du collège.