Controverse autour du cours de religion
Et au Collège, comment ça se passe ?
 |
Vincent Sohet,
professeur de religion au Collège |
Les propos de Mgr Léonard au sujet du cours de religion rapportés par le quotidien De Standaard au début du mois de mai ont suscité de vives réactions de la part des enseignants. Il faut dire qu'en affirmant que le cours de religion n'en était « plus un depuis longtemps » et qu'il avait cédé la place à un « ramassis de considérations philosophiques », le nouveau Président de la Conférence épiscopale ne cherchait manifestement pas à ménager les susceptibilités ! Au Collège comme ailleurs, l'annonce du retour à une « ligne claire » alimenta de nombreuses conversations, ravivées encore par la visite d'une équipe de RTL venue interroger Yves Charlier sur le sujet. Sans entrer dans la polémique, je me propose ici de profiter de cette occasion pour présenter la situation du cours de religion aujourd'hui au Collège.
Lorsque l'on cherche à parler de la foi chrétienne avec nos élèves, nous sommes confrontés à une double difficulté. D'abord, « les histoires de Jésus », nos élèves estiment généralement en avoir déjà assez souvent entendu parler : « On nous parle de cela depuis notre première communion, Monsieur ! Vous n'avez pas autre chose ? » Lorsque l'on fait référence à la Bible ou au discours de l'Eglise, nos élèves ont l'impression qu'on les infantilise. Ensuite, seconde difficulté, plus lourde encore que la première à mon avis : pour une bonne partie de nos élèves, la foi n'est qu'un catalogue d'affirmations métaphysiques portant sur ce qu'il y a après la mort, ce qu'il y avait avant la création du monde, etc. Bref, rien qui ne concerne le concret de leur existence. D'où la remarque que m'a faite un jour un élève : « Mais Monsieur, pourquoi est-ce que vous revenez avec votre religion, on parlait de quelque chose d'important ! »
Comment faire pour parvenir à présenter la foi chrétienne de sorte que celle-ci puisse être perçue par nos élèves comme une interpellation à la fois crédible et pertinente au niveau de leur vécu ? Inutile de dire qu'il n'y a pas de recette miracle. A mon sens, la formule adoptée au Collège repose pour l'essentiel sur quatre ingrédients.
Le premier ingrédient est le dialogue. Nous veillons à établir dans nos cours un climat d'échange et de respect des différences. Loin de toute volonté d'embrigadement, le cours de religion doit permettre à chaque élève de se situer sur son propre chemin, de prendre conscience qu'il y a d'autres chemins possibles et de parvenir à établir sur cette base un véritable échange. La distinction entre la démarche du cours de religion et la démarche catéchétique est ici bien marquée : notre objectif n'est en aucun cas de faire avancer tous nos élèves dans une direction unique.
L'ouverture sur le monde est le second ingrédient. Il s'agit d'éviter « l'effet tiroir » : le sentiment que les questions spirituelles relèvent d'un domaine à part, sans lien avec le reste. S'inscrivant dans la tradition d'ouverture qui est une des « marques de fabrique » du Collège, les cours de religion se veulent en interaction avec les évolutions du monde contemporain ainsi qu'avec le développement des sciences qui cherchent à en expliquer le fonctionnement. Certains anciens élèves m'ont dit avoir pour la première fois entendu parler de Marx ou de Freud au cours de religion. Aujourd'hui encore, en nous appuyant sur l'actualité ou sur les acquis des recherches en sciences humaines, nous nous efforçons d'offrir à nos élèves des grilles d'analyse leur permettant de mieux appréhender le monde dans lequel ils seront amenés à s'engager demain.
Troisième ingrédient : prendre avec les élèves le temps de relire ce qu'ils vivent et de leur faire prendre conscience du fait que la vie pose question. En quatrième par exemple, nous exploitons le film Into the Wild, de Sean Penn, pour amener les élèves à s'interroger sur les choix auxquels ils commencent à être confrontés à ce stade de leur vie. Dans telle situation concrète, quelles sont les options qui s'offrent à moi ? A quelles valeurs chacune de ces options se rattachent-elles ? Ici, comme le dit le P. Gilson s.j., le rôle du professeur de religion est comparable à celui de Socrate : il s'agit d'amener l'élève à s'interroger sur ce qui, au départ, lui semble peut-être aller de soi. Cette étape est fondamentale si l'on veut que la rencontre de nos élèves avec la foi chrétienne et avec les autres traditions spirituelles puisse se faire véritablement au niveau du vécu.
Enfin, quatrième ingrédient, par rapport à ces questions existentielles, il s'agit de susciter chez nos élèves le gout et la capacité de rechercher les réponses apportées par ceux qui y ont réfléchi avant eux. En cinquième, sur un thème comme celui de la souffrance par exemple, nous confrontons les élèves à des textes d'horizons différents. Que dit-on de la souffrance dans l'Ancien et dans le Nouveau Testament ? Que dit le Bouddhisme ? Quels sont les réponses apportées par les philosophes de l'Antiquité ? Y a-t-il des romans ou des tableaux contemporains qui offrent un éclairage particulier sur cette question ? Il s'agit d'amener les élèves à se rendre compte que les réponses sont multiples et que chacune a sa force et sa cohérence interne, qui demande à être comprise avant qu'un jugement ne soit posé. Dans une société qui privilégie la spontanéité et l'émotion, l'enjeu d'un tel effort de décentrement me semble dépasser largement le cadre stricte du cours de religion.
En procédant de la sorte, en fait-on « assez » dans nos cours de religion pour permettre à nos élèves de rencontrer l'Evangile ? Je le pense, même si je suis bien conscient qu'on peut toujours faire mieux. Mais je m'empresse cependant d'ajouter que dans notre école le cours de religion ne doit pas être conçu comme la seule occasion pour nos élèves d'être interpellés par l'Evangile. Religion de l'Incarnation, le christianisme est fondé sur la rencontre d'une personne. Ainsi, c'est en prenant véritablement corps dans notre manière d'être au quotidien avec nos élèves - dans le regard que nous portons sur eux, dans la façon dont nous exerçons notre autorité ou dans notre façon de faire face aux difficultés par exemple - que la foi chrétienne aura le plus de chances de leur apparaitre comme quelque chose de désirable. Une utopie me direz-vous ? Pas tant que cela. A bien y regarder, c'est chaque jour que l'on peut voir s'écrire des petites pages d'Evangile au Collège...
[Publié le 06/07/2010]